CHAPITRE II
La lampe du garde éclaira Jim Hunt un bref instant. Celui-ci lâcha prise et se laissa tomber du dirigeable comme une pierre dans les ténèbres. Il éprouva un violent sentiment de triomphe, avant même que l’énorme et longue silhouette du vaisseau eût diminué puis disparu dans les étoiles. La lumière avait joué sur lui exactement au moment voulu et suivant l’angle désiré. Le garde pourrait affirmer que son prisonnier avait les mains vides et qu’il s’était jeté du patrouilleur Cinquoin, dans l’obscurité, d’une hauteur de quinze mille pieds, parce qu’il préférait se tuer que se laisser enfermer. Et c’était ce que désirait Jim Hunt.
Mais il y avait de grandes chances pour que ce ne fût pas l’exacte vérité. Jim avait sauté avec un parachute, bien entendu ; après avoir enfoncé la porte de sa cabine-prison, il avait volé ce parachute dans la cabine de l’équipage lorsque, avec la hâte du désespoir, il avait fouillé dans le monceau d’agrès, de câbles, de coussinets, de ballons dégonflés, qui traînaient dans la carcasse du vaisseau monstrueux. C’est volontairement qu’il s’était laissé pourchasser jusqu’à la proue, pour faire croire qu’il avait cherché, sous la pression du désespoir, à trouver une cachette pour échapper à ses gardes. Un honnête témoignage attesterait plus tard qu’il avait sauté du vaisseau sans équipement ; on ne remarquerait pas l’absence du parachute qu’il avait volé à l’autre bout du navire. Des semaines, des mois peut-être s’écouleraient avant que cet équipement de secours – d’il ne savait quel modèle – fût porté manquant et, finalement, considéré comme utilisé ou perdu au cours des opérations normales du vaisseau-patrouilleur de sécurité, le Cinquoin. À ce moment-là, Jim Hunt se trouverait dans un refuge sûr, ou bien rien n’aurait plus d’importance pour lui.
Tandis qu’il tombait en vitesse accélérée, comme une pierre, et qu’il tentait désespérément de se glisser dans les sangles, l’idée terrible que rien ne compterait plus s’affermissait. À la première seconde, il tomba de trente-deux pieds. À la deuxième, il en fit soixante-quatre, à la troisième, quatre-vingt-seize et cent vingt-huit à la quatrième. Il avait un bras dans l’une des sangles mais c’était tout. À la dixième seconde, il avait couvert deux mille pieds et sa chute continuait à la vitesse d’un mille toutes les seize secondes. À la quinzième seconde, lancé vers le sol, le vent lui sifflait aux oreilles. Il se rendit compte qu’il grimaçait sauvagement en filant dans l’espace comme un météore. Le courant d’air provoqué par sa chute fit remonter la manche de sa chemise et la déchira. Il se débattait contre le paquet aux vibrations violentes qu’il traînait après lui. Dans un cauchemar de chute perpétuelle et d’obscurité, il agrippa la sangle qu’il ne pouvait ajuster et tira dessus…
Il se produisit une violente secousse. Le parachute pilote s’était ouvert et tendait à freiner sa descente. Seconde secousse, plus violente : le premier parachute de descente. Puis, à intervalles de deux secondes, les quatre horribles tiraillements des autres. Les sacs de siège, destinés aux cas d’urgence, dans le sens le plus littéral du terme, ne contenaient pas un seul grand parachute, mais cinq petits. Ils s’ouvraient l’un après l’autre, imprimant au corps cinq tiraillements, moins déchirants qu’une seule puissante secousse qui pourrait briser la nuque.
Vingt-cinq secondes après s’être jeté du vaisseau dans le gouffre du ciel noir, Jim Hunt se balançait sous un groupe de parachutes qui plongeaient rapidement dans une obscurité palpable où ne brillait aucune étoile. Il devait, pensait-il, se trouver au-dessus de la terre ferme. Mais peut-être le Cinquoin avait-il, pour une raison inconnue, fait un détour ? Jim tomberait alors dans l’eau salée d’une mer sombre et glacée, ou dans un lac, ou peut-être même dans un étang où il se noierait tout aussi bien que dans l’océan.
Au-dessus de lui apparut une faible, très faible lueur. Le Cinquoin balayait l’espace, de la lumière de ses phares. À bien y penser, c’était du travail rapide. Si Jim avait réussi en tombant à ajuster le parachute aussi promptement que le prétendaient les fabricants, il aurait été repéré depuis longtemps. Les rayons du phare l’auraient attrapé au-dessus du banc de nuages qui maintenant le cachait. Le vaisseau l’aurait alors suivi et des membres de la police de sécurité auraient sauté et retardé l’ouverture de leurs parachutes pour atterrir avant lui. Il aurait été perdu.
La lueur, déjà très pâle, diminua et s’éteignit. Les officiers du Cinquoin allaient recevoir la déposition du garde qui déclarerait en toute bonne foi que Jim avait simplement sauté. Jim avait dissimulé le paquetage derrière lui et on le savait suffisamment rebelle et désespéré pour avoir préféré se suicider que passer le reste de son existence en prison. Il n’y avait sous le vaisseau aucune trace de parachute. Tout concourait donc à faire croire à sa mort. La chance voulait – et Jim ne vit ni n’entendit jamais rien qui pût diminuer sa conviction sur ce point – que le navire continuât simplement vers sa destination et rapportât qu’il s’était suicidé.
Jim tombait dans l’obscurité. Un bruit, semblable au ressac sur la rive d’une mer calme, monta jusqu’à lui, provenant d’une vaste étendue. C’était un vent assez fort qui soufflait sur des arbres. Jim serra les mâchoires. Il y avait de grandes chances pour qu’il fût tué dans cet atterrissage. Ou qu’il perdît, sous le choc, le cordon du parachute. Celui-ci serait repéré d’en haut lorsque l’avion patrouilleur viendrait, comme c’était la coutume, chercher son corps. Recherche qui serait faite d’ailleurs sans grand espoir, à moins que les busards ne les guident. Mais des parachutes accrochés au sommet d’un arbre leur en apprendraient beaucoup trop.
Soudain, le bruit du vent dans les arbres s’enfla. Jim perçut l’odeur de la terre et de la forêt. Il sentit, dans le noir, des branches qui le fouettaient. Quelque chose le flagella cruellement, comme un martinet. Il heurta violemment un pin, rebondit – en pensant qu’il avait des côtes cassées – tomba en une plongée longue et circulaire et se trouva soudain trempé par de monstrueuses éclaboussures d’eau. Puis, brusquement, le harnais du parachute cessa de le soutenir. Il se trouva dans un étang, ou une rivière, de l’eau jusqu’aux genoux, avec aux oreilles le grondement du vent dans les arbres, inextricablement mêlé au sifflement d’innombrables feuilles. Et ce bruit passait par-dessus lui.
Une joie triomphale et délirante l’envahit. Jim Hunt était mort. La police du Service de Sécurité l’admettrait sans hésitation. L’avenir serait ce qu’il serait, mais Jim Hunt les avait bien roulés ! Les damnés têtes de lard ! Sécurité ! Sécurité ! C’était maintenant le mot d’ordre. Ils disaient que la science était allée trop loin. Il y avait une douzaine de branches de la connaissance dans lesquelles les inventeurs pourraient réaliser des appareils si dangereux, ou trouver des principes susceptibles d’applications si monstrueuses, que toutes les recherches devaient être contrôlées soigneusement.
On avait donc établi un gouvernement mondial pour protéger l’humanité contre les conséquences de sa propre intelligence. Les hommes étaient doués d’un tel génie lorsqu’ils s’attaquaient aux forces de l’univers, et ils montraient une telle stupidité dans leurs rapports mutuels, qu’il fallait protéger contre elle-même l’espèce humaine.
Malheureusement, le gouvernement mondial confondait les espoirs de l’avenir avec les réelles menaces actuelles contre la sécurité. Il avait solennellement déclaré que Jim Hunt constituait une menace pour l’humanité. C’est pourquoi on conduisait celui-ci à une résidence surveillée où il devait passer le reste de son existence. Il aurait été bien traité, certes, et on lui aurait accordé des instruments et des matériaux de recherche s’il l’avait désiré, sous un contrôle constant et minutieux. Mais il serait enfermé jusqu’à sa mort.
Cependant, Jim pataugeait dans l’obscurité pour monter sur la rive, en tirant avec précaution sur les cordes de son parachute. Il lui fallut longtemps pour ramasser les masses d’étoffe gonflée, en partie trempée, et en faire un paquet qu’il pourrait porter et cacher plus tard. Il ne vit ni n’entendit aucun signe de vie humaine. Il avançait avec prudence dans la forêt complètement noire, en portant le paquet sale de ce qui avait été la masse compacte d’un parachute de secours. Il se frayait un chemin au hasard, mais il finit par se rendre compte qu’il tournait en rond.
Il s’étendit sur le sol pour attendre l’aube. Il n’était pas tranquille. Si la police avait le moindre soupçon qu’il s’était, non pas jeté d’un saut dans la mort, mais évadé, elle le prendrait en chasse de là-haut avec des scruteurs infra-rouges qui pourraient, de n’importe quelle distance, relever la chaleur de son corps. Si l’on soupçonnait qu’il était vivant, on pourrait faire tant de choses contre lui ! Et, bien entendu, un homme dangereux pour la sécurité serait pourchassé d’une manière beaucoup plus implacable qu’un simple meurtrier.
Le sommeil fut long à venir. Jim Hunt essaya volontairement de se détendre. Il aurait besoin bientôt de toute sa force et de toute son intelligence. Il obligea ses muscles raidis et tendus à se relâcher. Il sentit alors avec plaisir qu’il allait bientôt s’endormir. Il s’installa confortablement sur la soie du parachute, par-dessus un lit douillet de mousse des bois qu’il avait rassemblée en tâtonnant. Il s’immobilisa et se détendit… Il s’abandonna… Il se rendait compte, heureux, qu’il ne tarderait pas à s’endormir…
Mais d’étranges petites pensées lui mordillèrent alors le bord de la conscience ; pas ses propres pensées, des pensées étrangères, patientes, insinuantes, qui n’étaient pas le produit de son propre cerveau.
« Doux… disaient-elles. Doux… Tout est délicieux… C’est l’endroit le plus agréable du monde… Tous sont heureux… C’est délicieux… »
Jim Hunt eut un geste convulsif et se mit en alerte dans l’obscurité de la forêt inconnue. Ses poings se serrèrent. Son cœur battait à se rompre. Des ruisseaux de sueur lui coulaient sur le corps. Il n’avait pas transpiré ainsi, même quand il avait sauté du dirigeable avec l’espoir qu’en tombant il pourrait se glisser dans le harnais du parachute de secours. Son cœur n’avait pas battu à ce rythme effréné, même quand il avait été sur le point d’atterrir, lancé à une vitesse meurtrière dans l’épaisseur d’une forêt qu’il ne pouvait voir.
Il haletait, tandis que tout son corps se refroidissait sous l’effet de la sueur qui l’avait inondé. Hors le grondement du vent qui passait dans les frondaisons, la forêt était calme. Maintenant que Jim s’était relevé, réveillé et en état de panique, il lui était difficile de déceler ce qui l’avait tellement troublé. Il attendit et put tout juste percevoir le grignotement des idées insinuantes et apaisantes :
« Doux… disaient-elles, persuasives quoique très faibles. C’est doux… Tout est doux. Tout est bon. Le sommeil est bon… Le sommeil est doux… »
Une rage meurtrière monta en Jim. Le grignotement des pensées s’éteignit brusquement.
Le visage dur, Jim s’assit, le dos contre un arbre. Ses yeux flamboyaient dans l’obscurité. Quand l’aube se leva, elle éclairait peu à peu son visage énergique et sévère.